Particularité des dieux grecs


Les Grecs ne niaient pas la divinisation des phénomènes de la nature. On lui donnait même un nom : emphaneis theoi, les divinités qui se manifestent.

Les astres ne pouvaient être que des dieux, mais ils restent sans contact avec les hommes et n’interviennent pas dans leur vie. Ils n’ont donc pas besoin de témoignages pieux.

Les dieux grecs avaient une forme humaine ; ils s’attachaient à un lieu ou à une cité (divinités poliades). Les cités considèrent leur religion comme l’expression même et le garant du pacte social. Cette anthropomorphie explique dans une très large part le développement de la structure. On adore un pieu qui d’informe est devenu sculpté à l’image du dieu, c’est-à-dire à l’image de l’homme.

Le nombre des dieux grecs est infini : grands dieux, spécialisés ou non, petits dieux, dieux subalternes, demi-dieux, dieux étrangers, orientaux surtout.

Les dieux grecs ne font preuve d’aucune exclusive jalouse. Ils n’exigent pas de choses très strictes. Ils en conçoivent aucune amertume de l’incrédulité des hommes. Les Grecs ne comprennent pas l’attachement obstiné à une divinité. Cependant, la législation protège les dieux de la cité, et le crime d’impiété est passible de grandes peines. La religion représente le patriotisme.

La personnalité de chaque dieu grec est extrêmement complexe. Il n’y a pas de divinité monolithique. Les caractères de chaque dieu sont quelquefois contradictoires. On peut cependant distinguer à l’origine deux grandes catégories de dieux : les ouraniens et les chthoniens.

Les dieux ouraniens
Les dieux ouraniens sont les dieux du ciel. Ils prennent leur forme définitive chez Homère. Ils siègent sur l’Olympe.

Pourtant le sommet de l’Olympe est terrestre, il est géographiquement localisé. Mais son sommet, dans l’esprit des Grecs, justement parce qu’il est très haut, appartient beaucoup plus au ciel qu’à la terre. Et puis surtout, le terme ouranos est à rapprocher du terme aithèr. Tous les auteurs grecs, quand ils qualifient l’aithèr, le disent flamboyant, resplendissant ; le mot exprime une idée de totale lumière. Aithèr est différent de aer, l’air que nous respirons, brume et nuages. Or, le climat du nord de la Grèce n’est pas méditerranéen. Le sommet de l’Olympe disparaît dans les nuages. Son sommet est donc au- dessus de l’aer, dans l’aithèr.

Zeus aithèrinaiôn commande une société assez agitée et hiérarchisée, de type féodal, une société divine qui est la réplique de la société achéenne. Les grands vassaux ne se soumettent pas toujours aux ordres du suzerain. Zeus et Arès, c’est Agamemnon et Achille. Ils sont tous plus ou moins parents à l’intérieur d’un système patriarcal. Ils sont bien d’ascendance nordique, apportés par les envahisseurs indo-européens :les Hellènes, guerriers pasteurs à organisation patriarcale, sans préoccupation agricole autres que celle du pâturage et du troupeau. La terre pour eux ne représente pas cet attachement affectif qu’éprouve pour elle le sédentaire, et le pasteur n’inhume pas ses morts, il les incinère. Ce sont les urnes contenant les cendres qu’il transporte avec lui.

Ces dieux n’étaient pas faits pour la ferveur religieuse. Ils n’avaient pas de signification religieuse. Quand un mortel prétend se rapprocher d’eux, alors, il est puni. L’homme est démuni devant ces dieux-là.

Pourtant, les dieux peuvent venir sur la terre. On peut faire des marchés avec eux. Mais ils trichent.

Les dieux ouraniens n’apportent à l’homme aucune expérience. Ils ont conservé, au moins officiellement, leur influence bien des siècles après la disparition des sociétés qui les ont créés, grâce aux poèmes homériques, o biblos, le livre par excellence. Mais ils ne représentent plus qu’une valeur humaine. Ils ne servent plus qu’à maintenir l’unité de la cité. L’émotion tient plus au sentiment patriotique qu’à la ferveur religieuse. Quand les dieux perdront leur influence, la cité sera dépassée par une autre forme politique : celle de l’état.


Les dieux chthoniens
Dieux de la terre, dieux souterrains sont les dieux chthoniens. La terre joue auprès des hommes un double rôle. Par sa fertilité, elle les nourrit. Elle les reçoit dans son sein quand ils sont morts. Les chthoniens ont donc deux fonctions qui les font intervenir dans la vie des hommes : ils assurent la richesse du sol et ils règnent sur le royaume des morts.

Ils sont symbolisés par des animaux du sol ou des cavernes. Alors que les ouraniens sont symbolisés par des oiseaux, le cygne, le paon, l’aigle, les chthoniens ont pour symboles la chouette ou le serpent.

Ils sont étroitement localisés et très nombreux. Ils comprennent des divinités ordinaires, mais aussi des génies, des héros, et surtout, leur chef de file est une divinité féminine : la terre-mère. Les autres divinités sont aussi des femmes : le symbole de tous les dieux chthoniens est la fécondité. Eux sont d’ascendance méridionale. Ce sont les divinités des sociétés pré-helléniques, sédentaires, agriculteurs cultivant le blé. Bien plus, toutes ces sociétés sont fondées sur le matriarcat.

Les divinités chthoniennes n’étaient pas éternelles : elles naissaient et elles mouraient. Elles ressuscitaient ensuite, mais elles mouraient quand même, comme la graine enterrée qui donne naissance à une moisson future.

Il y avait dans le culte des aspects mystiques. Il y avait union entre le fidèle et l’objet de sa dévotion, avec des cérémonies d’initiation entourées de mystère, de ferveur et d’obscurité. Non seulement on s’assimilait à la divinité, mais on croyait que l’on renaîtrait après la nuit. La promesse d’un salut pour les seuls initiés faisait que l’on initiait le plus possible de fidèles.

Oppositions de cérémonial

Ouraniens Chthoniens

Le verbe " sacrifier " est le verbe thuein. Le verbe " sacrifier " est le verbe enagizein.
La victime est blanche. La victime est sombre.
La victime est un bovin. La victime est un bélier ou un porc.
On sacrifie la victime gorge tournée vers le ciel et on la brûle. La fumée monte. On sacrifie la victime gorge tournée vers la terre. Le sang coule.
On sacrifie sur un autel surélevé. On sacrifie au-dessus d’une fosse.
Les cérémonies ont lieu le jour, de préférence le matin. Les cérémonies ont lieu la nuit.
Le lieu de culte est un temple classique, naos. Le lieu de culte est un adyton souterrain.
On prie main levée, paume vers le ciel. On prie main baissée, paume vers le sol.

Contacts entre ouraniens et chthoniens
Il y a plusieurs façons pour ces divinités d’entrer en contact.

L’une d’elle est le combat. Dans la lutte entre les ouraniens et les chthoniens, les ouraniens finissent par l’emporter. Les Titans, fils de la terre, sont foudroyés par Zeus. Apollon tue le serpent Python. Mais ces combats ne se traduisent généralement pas par l’annihilation totale du culte antérieur.

Le second type de contact est l’union conjugale, l’hiérogamie, le mariage sacré. On assiste ainsi à l’hiérogamie du ciel et de la terre, dont la pluie est l’élément fécondant.

Le ciel sacré sent le désir de pénétrer la Terre, un désir prend la Terre de jouir de l’hymen : la pluie, du Ciel époux, descend comme un baiser vers la Terre, et la voilà qui enfante aux mortels les troupeaux qui vont paissant et le fruit de vie de Déméter, cependant que la frondaison printanière s’achève sous la rosée de l’hymen.

Eschyle, Les Danaïdes, frag.

Noces cosmiques, hiérogamies encore, toutes les aventures galantes de Zeus.

Les hiérogamies, dans les cérémonies d’initiation, pouvaient être accomplies véritablement ou symboliquement, parfois par l’archonte-roi dont la fécondité était signe de prospérité pour la communauté.

Certains éléments ouraniens et chthoniens se fondent dans la personnalité d’un seul et même dieu, le tout d’un dieu étant supérieur à la somme des parties ouraniennes et chthoniennes. Pour l’Athénien moyen, le dieu est cohérent et non pas fait de pièces et de morceaux.

Dans le domaine psychologique, on retrouve cette même opposition, le côté ouranien représentant la logique dépouillée, la raison froide, et le côté chthonien, le côté plus sensuellement émotif, plus sentimental.