La religion dans la cité grecque

 Pour beaucoup de nos contemporains, la religion grecque se réduit à la mythologie, aux légendes narrées par les poètes et illustrées par les artistes, et aux ruines émouvantes, mais si gravement mutilées, des édifices sacrés qui subsistent dans les sanctuaires. Or tout cela, qui amuse l’esprit et charme les yeux, ne répond que très imparfaitement à la réalité historique. Cette réalité vivante, il faut la chercher dans les comportements des individus et des groupes, tels que nous les révèlent non seulement les textes, mais aussi les inscriptions, documents de première main, auxquels viennent s’ajouter, de plus en plus nombreux, les vestiges muets, souvent très humbles, que l’archéologie met au jour. L’historien appréhende ainsi les faits de culte, qui sont des données objectives et non des élaborations artistiques ou littéraires. On mesure alors la place que le sentiment religieux occupait d’une part dans la vie quotidienne de chaque personne et d’autre part dans le déroulement de la vie sociale. Cette place était si importante qu’on peut affirmer, sans risque d’erreur, que la religion formait la base même de la cité grecque.

Chaque acte de la vie civique met en effet en cause la relation du citoyen ou celle de l’Etat tout entier avec les dieux. Si surprenant que cela puisse apparaître aux hommes de notre temps, habitués à la neutralité de l’Etat en matière religieuse (ce que nous appelons laïcité), la société grecque n’a jamais fait de distinction entre le civique et le sacré. L’un ne se conçoit pas sans l’autre : la journée d’un Athénien comme celle de tout Grec membre d’une cité, ne lui permet jamais d’oublier ses dieux.

Dans chaque famille, on entretenait un culte du foyer, qu’on associait aux repas quotidiens, et un culte de Zeus Herkeios, protecteur de la maison : sur ces autels domestiques, on déposait des offrandes chaque jour. Les principaux actes de l’existence étaient accompagnés de rites religieux. Après la naissance, le bébé était reconnu par son père au cours d’une cérémonie où il prenait le petit enfant dans ses bras et lui faisait faire le tour du foyer. Tout repas donnait lieu à des liba- tions prescrites par l’usage, où l’on évoquait à haute voix le nom de la divinité. L’usage de la prière, toujours formulée à voix haute était fréquent : Socrate n’y manquait pas, comme l’attestent maints passages de Platon. En cas de maladie, on faisait appel aux divinités guérisseuses comme Apollon Péan, Asclépios, le héros Amphiaraos et bien d’autres encore : les témoignages littéraires et archéologiques de cette confiance sont nombreux et l’on sait que la médecine grecque s’est constituée et développée autour des sanctuaires, à Cos, à Epidaure, à Cyrène et ailleurs. Artémis assistait particulièrement les femmes en couches. Héra et Aphrodite présidaient aux cérémonies du mariage. Conformément au goût qui portait les Grecs à diviniser les allégories, le rite du mariage lui-même était représenté comme un jeune dieu, Hymen, qu’on invoquait en faveur des nouveaux époux en chantant l’hymne traditionnel Hymen, ô Hyménée. Quant aux cultes funéraires, ils n’ont jamais cessé d’être en honneur jusqu’au triomphe du christianisme, comme en témoignent les milliers d’épigrammes retrouvées sur les pierres tombales et les innombrables offrandes votives qui accompagnaient les défunts dans leur dernière demeure.

Cette perpétuelle attention à la présence divine se constate pareillement dans la vie sociale, où elle se traduit par des manifestations multiples sur lesquelles textes et monuments nous renseignent abondamment. Le premier trait qui la révèle est la prolifération des sanctuaires et des lieux de culte, à la ville comme à la campagne. En ville, temples et chapelles s’élèvent de tous côtés, avec les autels qui les accompagnent. Partout on rencontre des espaces consacrés, petits ou grands, modestes ou aménagés à grands frais par la générosité des particuliers ou de l’Etat. Les principaux lieux publics accueillent une concentration de cultes reconnus et entretenus par la cité : c’est le cas sur la place centrale (agora) de toute agglomération urbaine. C’est aussi le cas dans les sanctuaires importants, où la divinité principale, souvent honorée sous diverses formes (d’où la pluralité des épithètes cultuelles), fait volontiers une place à d’autres divinités, avec leurs statues, leurs autels et même leurs temples.

Il en va de même à la campagne. On n’y trouve pas seulement des sanctuaires extra-urbains, parfois importants, comme en Attique celui d’Artémis à Braurôn, celui de Némésis à Rhamnonte ou celui du héros Amphiaraos à Oropos : là, des temples, des autels, des statues, des bâtiments cultuels (portiques ou même, comme à Oropos, théâtre) ont été élevés et sont entretenus à grands frais. Mais en outre, à côté de ces installations coûteuses, les cultes rustiques pullulaient : ceux de Pan, des Nymphes, des Vents, des sources, des héros locaux, souvent anonymes, mais non moins vénérés pour autant : une image divine suffisait, statue ou relief, avec un autel pour recevoir les offrandes que la piété populaire venait y déposer. Dans le Phèdre de Platon, Socrate et son jeune ami, venus deviser sur les bords de l’Ilissos, aperçoivent dans un bosquet un sanctuaire de Borée, le vent du Nord, et un autre des Nymphes, près duquel nombre de statuettes en terre cuite étaient offertes en ex-voto. Ils ne manquent pas d’adresser une prière à ces divinités agrestes. Dans toutes les régions du monde grec, on retrouve ce genre de dépôts votifs, témoins de la vitalité de ces cultes campagnards. Pour le Grec, la nature est peuplée de présences divines et le passant tient à se les rendre propices. Dans le recueil d’épigrammes qu’on appelle l’Anthologie Palatine, on peut lire beaucoup de ces courts poèmes qui évoquent ou accompagnent une humble offrande : des fleurs, des épis, des fruits, quelque objet familier, la dîme d’une chasse ou d’une pêche. Les lettrés qui se plaisaient à composer ces pièces d’une simplicité raffinée ne laissaient pas errer leur imagination loin du réel : ils traduisaient avec bonheur et fidélité la constante attention que le petit peuple portait à ses dieux.

Contrairement à une opinion assez répandue, cette ferveur n’a pas sensiblement diminué avec le temps. Les archéologues en découvrent les traces jusqu’à la fin de l’Antiquité et les textes le confirment. Sous les empereurs Antonin et Marc- Aurèle, un voyageur érudit, Pausanias, rédigea à l’attention des visiteurs de la Grèce, alors province romaine, un ouvrage qui, sous le titre Périégèse de la Grèce, est à la fois un guide des curiosités et des monuments et une compilation historique destinée à instruire ses lecteurs. Partout, il enregistre avec respect et sympathie les rites et les mythes toujours vivants dans ce vieux pays, que les épreuves des guerres avaient marqué sans porter atteinte, pour l’essentiel, à la force des traditions religieuses et la permanence des cultes. Partout les cités continuaient d’y veiller.

C’est qu’en effet tout le système politique des cités grecques, quel que fût leur régime, était fondé sur l’adhésion aux cultes civiques et sur leur constant entretien. La qualité même de citoyen est liée à cette adhésion. Ainsi, à Athènes, nul ne peut exercer une magistrature comme l’archontat sans avoir prouvé qu’il participe au culte d’Apollon Patrôos et à celui de Zeus Herkeios. On comprend ces exigences quand on constate que les magistrats ont pour premier devoir, avant tous les autres qui incombent à leur charge, de veiller, chacun en ce qui le concerne, à l’exact accomplissement des cérémonies sacrées. Les bâtiments publics sont placés sous la protection divine. Le siège des délibérations de Conseil (le Bouleutérion), ceux où se tiennent les prytanes, section permanente du Conseil (la Tholos et le Prytanée), abritent des autels et des statues de dieux. Les archives de l’Etat sont conservées dans le temple de la Mère des dieux. Les réserves monétaires sont à l’abri sur l’Acropole, qui est à la fois forteresse et sanctuaire, où elles sont confiées à Athéna, dans son temple du Parthénon. Tout auprès, un bâtiment spécial, la Chalkothèque (" dépôt des bronzes "), servait d’arsenal pour un stock d’armes consacrées, auxquelles on pouvait recourir en cas de besoin. Non loin de là, une statue gigantesque d’Athéna, en bronze, représentait la déesse casquée, avec sa lance et son bouclier, jouant son rôle de protectrice de son peuple.

Les forces armées, dont dépend en permanence la survie de la cité, sont naturellement placées sous la protection divine. Lors de la préparation militaire, que les jeunes Athéniens reçoivent comme éphèbes pendant deux ans (de 18 à 20 ans), leur première obligation est de faire sous les armes la tournée des sanctuaires de l’Attique, avant de s’installer dans les fortins qui garantissent la sécurité des frontières. Le serment qu’ils ont prêté et dont nous avons encore le texte, les engage à lutter " pour la religion et pour l’Etat " : les deux notions sont inséparables et les dieux passent en premier. Ils passent aussi en premier dans les délibérations de l’Assemblée du peuple, dont l’ordre du jour commence, en règle, par l’examen des " affaires sacrées ". Quand on grave, pour les afficher, les décrets votés par le peuple, il n’est pas rare qu’on inscrive en grandes lettres, à la première ligne, l’invocation Dieu ou dieu (au singulier ou au pluriel), ou qu’un bas-relief (dit " en-tête de décret "), représente une figure divine ou une allégorie divinisée.

Il n’en va pas autrement dans les relations internationales, et d’abord dans la guerre, qui est en fait un état normal dans l’Antiquité (entre les guerres Médiques et la bataille de Chéronée, soit entre 478 et 338, Athènes a été en guerre, en moyenne, deux ans sur trois). En opérations, le général est toujours assisté par un devin, qui interprète les présages ou les oracles, et il n’engage jamais ses troupes sans avoir préalablement sacrifié. Après la bataille, l’armée victorieuse dresse un trophée, une offrande de gratitude aux dieux qui ont favorisé son succès. La fameuse scène où Thucydide décrit le départ solennel de la flotte athénienne, en 415, pour la lointaine et hasardeuse expédition de Sicile, est toute baignée de ferveur religieuse : sur chaque vaisseau, le chef de bord accomplit les rites, tandis que le peuple unanime forme des vœux. Et l’on sait combien, un peu plus tard, le sacrilège que fut la mutilation des Hermès bouleversa la conscience publique et modifia toute la conduite de la guerre.

Les traités internationaux sont habituellement confirmés par des serments qui font intervenir la garantie des Immortels. Bien entendu la faiblesse humaine et le jeu des ambitions et des intérêts firent souvent bon marché de ces engagements solennels et des châtiments qui menaçaient ceux qui les violeraient. Néanmoins l’opinion commune était que, tôt ou tard, la vengeance d’en haut s’abattrait sur les coupables : à la lecture de Diodore, de Plutarque et de Pausanias, esprits savants et éclairés, on mesure combien cette conviction, qui peut nous paraître naïve était largement répandue.

La communauté de destin qui liait entre eux les membres d’une même cité n’était jamais aussi vivement ressentie qu’à l’occasion des grandes fêtes religieuses, qui étaient en même temps des fêtes civiques et dont l’organisation incombait à l’Etat. C’était déjà vrai au niveau le plus modeste, dans les villages (qu’en Attique on appelait des dèmes), où le maire (le démarque) avait d’abord pour tâche de faire célébrer au jour dit les nombreuses fêtes locales. Une très importante inscription trouvée à Erchia, dans la campagne attique, énumère en détail les cérémonies traditionnelles de ce bourg, mois par mois : ce calendrier sacrificiel en fait connaître une soixantaine pour une année, en l’honneur de dieux et de héros fort divers. En outre les villageois participaient de droit aux fêtes qui rassemblaient régulièrement, chaque année, l’ensemble du corps civique. Les plus importantes, les Panathénées, les Dionysies, les Mystères d’Eleusis, réunissaient des foules pour les processions, les sacrifices et les banquets publics où l’on consommait sur place la viande des victimes, toujours sous la direction et le contrôle des magistrats. Ces grandes frairies, dont la frise du Parthénon nous garde une image sublimée, permettaient au peuple de prendre conscience de son unité.

N’oublions pas non plus que les représentations théâtrales sont restées durant toute l’Antiquité un élément du culte : tragédies et comédies ne se comprennent pas sans l’intervention divine, qui accompagne l’accomplissement du destin, fûtce, comme dans Aristophane, avec une verve comique qui est aussi une façon de manifester une grande familiarité avec le sacré. Juger une pièce d’Euripide avec les mêmes critères qu’une tragédie de Racine est une démarche anachronique qui fausse entièrement les perspectives.

La même mise ne garde n’est pas moins nécessaire au sujet des concours athlétiques, si largement répandus dans le monde grec. Chaque cité, ou presque, avait les siens, toujours organisés dans le cadre des fêtes religieuses. La performance de l’athlète, si vivement admirée par le public, était d’abord la marque de la faveur divine et c’est en tant que telle qu’elle méritait d’être chantée par les poètes dans des Odes triomphales, comme celles de Pindare ou de Bacchylide, et qu’elle donnait lieu à l’érection de statues dans les sanctuaires, monuments qui étaient toujours des ex-voto. Il y en avait des centaines à Olympie et les dédicaces qui les accompagnent montrent bien leur caractère religieux.

On le voit par ces exemples : la vie publique comme la vie privée du Grec ancien reste constamment marquée par la religion traditionnelle. Cette religion est multiforme, comme il convient dans un polythéisme. Elle est proche des soucis et des rêves de l’homme, parce que ce polythéisme est anthropomorphique : la communication s’établit aisément avec des Immortels si semblables à nous. C’est une religion sans dogmes : elle admet sans difficulté la multiplicité et les contradictions des légendes, qu’il vaut mieux appeler des mythes, car ils sont tenus généralement pour porteurs d’une certaine vérité. Mais surtout c’est une religion fondée sur le respect du rituel, qui n’a pas besoin d’être justifié : il suffit qu’il soit transmis. En ce sens, c’est une religion éminemment sociale : le groupe se constitue et se maintient autour des rituels hérités de la tradition. Qui porte atteinte à ces rituels se met au ban de la société. Bien avant nos modernes sociologues, les Grecs avaient compris par quelles procédures un groupe social parvient à sauvegarder sa cohésion à travers les épreuves. La longue survie de la cité grecque, solidaire autour de ses cultes, en apporte la démonstration historique.

 par François Chamoux